Pourquoi les procédés anciens sont-ils devenus contemporains ?

Ferrotype au collodion humide : un violoncelle de face, le musicien vêtu de blanc derrière lui, les gestes de l'archet inscrits en traînées claires

Col­lo­dion, cya­no­type, daguer­réo­type : des tech­niques qu’on croyait ran­gées au musée reviennent en force dans l’art d’au­jourd’­hui. Non par nos­tal­gie — mais parce qu’une tech­nique qui perd son tra­vail se met, jus­te­ment, à par­ler autre­ment.

En bref. Quand une tech­nique pho­to­gra­phique perd son usage pro­fes­sion­nel — quand plus per­sonne n’en a besoin pour « faire une pho­to » vite et bien —, elle ne meurt pas for­cé­ment. Elle devient dis­po­nible. Libé­rée de l’o­bli­ga­tion d’être ren­table, rapide et repro­duc­tible, elle peut enfin ser­vir à autre chose : cher­cher, tâton­ner, expé­ri­men­ter. C’est exac­te­ment ce qui arrive au col­lo­dion et à ses cou­sins. Apprendre ces pro­cé­dés aujourd’­hui, ce n’est pas rejouer le pas­sé : c’est se don­ner un outil de créa­tion bien vivant.

©Stu­dio Ambro­type

Que devient une technique quand plus personne n’en a besoin ?

Posons la ques­tion autre­ment. Pen­dant des décen­nies, le col­lo­dion humide, le daguer­réo­type ou la gomme bichro­ma­tée ont eu un métier : faire des por­traits, illus­trer des jour­naux, pro­duire des images pour gagner sa vie. Puis la tech­no­lo­gie a avan­cé — la pel­li­cule, puis le numé­rique — et ces pro­cé­dés ont per­du leur emploi. Ils sont deve­nus, pour l’in­dus­trie, inutiles.

Et c’est là que quelque chose d’in­té­res­sant se pro­duit. L’his­to­rien de la pho­to­gra­phie Michel Poi­vert emploie un mot pré­cis pour ces tech­niques : les pro­cé­dés anté­nu­mé­riques, c’est-à-dire « d’a­vant le numé­rique »[1]. Ces pra­tiques, dit-il, « ont per­du leur hori­zon indus­triel »[2] — leur débou­ché com­mer­cial, leur rai­son d’être éco­no­mique. Mais loin de les condam­ner, cette perte les rend dis­po­nibles : on ne les pra­tique plus parce qu’il le faut, on les pra­tique parce qu’on le veut.

Voca­bu­laire — anté­nu­mé­rique. Le pré­fixe anté- signi­fie « avant » (comme dans anté­rieur). Un pro­cé­dé anté­nu­mé­rique, c’est donc une tech­nique née et déve­lop­pée avant l’ère du numé­rique. Le mot est plus juste que « ancien » : il ne dit pas « dépas­sé », il dit « d’un autre temps tech­nique » — ce qui n’est pas la même chose.

Une tech­nique sans emploi, c’est un peu comme un outil qu’on n’est plus obli­gé d’u­ti­li­ser d’une seule façon. Le mar­teau qui ne sert plus à plan­ter des clous peut deve­nir un objet qu’on regarde, qu’on retourne, dont on redé­couvre le poids. C’est ce dépla­ce­ment qui trans­forme un pro­cé­dé « péri­mé » en ter­rain d’ex­pé­ri­men­ta­tion.

De l’efficacité à l’expérimentation

Tant qu’un pro­cé­dé sert à pro­duire, il est jugé sur trois cri­tères : vite, fidèle, ren­table. Une bonne image, c’est une image nette, obte­nue rapi­de­ment, à un coût rai­son­nable, et qu’on peut refaire à l’i­den­tique autant de fois qu’on veut. La len­teur est un défaut, l’ac­ci­dent un rebut, l’u­ni­ci­té un pro­blème.

Reti­rez la contrainte indus­trielle, et tout se retourne. Ces mêmes « défauts » deviennent des qua­li­tés. La len­teur devient une expé­rience du temps. L’im­pré­vu devient une signa­ture. L’u­ni­ci­té devient une valeur. Comme le résume Michel Poi­vert à pro­pos des artistes qui s’emparent de ces tech­niques : « La tech­no­lo­gie n’est plus là pour pro­duire un résul­tat ren­table, effi­cace, repro­duc­tible. Elle est là pour pro­duire des arte­facts poé­tiques. »[2]

Le chan­ge­ment n’est pas dans la tech­nique — le col­lo­dion se pré­pare aujourd’­hui exac­te­ment comme en 1851 — mais dans ce qu’on lui demande. On ne lui demande plus d’être per­for­mant. On lui demande d’être pré­sent : de lais­ser voir la matière, le geste, la chi­mie, le temps de pose. Ce qu’une camé­ra de smart­phone efface en une frac­tion de seconde, le col­lo­dion l’ex­pose au grand jour.

©Stu­dio Ambro­type

Réemployer des techniques abandonnées : le grand retour

Ce n’est pas une intui­tion iso­lée, c’est un mou­ve­ment de fond. Dans son livre Contre-culture dans la pho­to­gra­phie contem­po­raine (2022), Michel Poi­vert ras­semble 180 œuvres de 130 pho­to­graphes qui, depuis une ving­taine d’an­nées, prennent le contre-pied des stan­dards tech­no­lo­giques : ils reviennent au cya­no­type, au pho­to­gramme, à la chambre noire, au col­lo­dion[1]. Non par pas­séisme, mais comme une manière de « rema­té­ria­li­ser » une image deve­nue trop lisse, trop rapide, trop déma­té­ria­li­sée.

Cette bas­cule a une his­toire. À la fin des années 1990, rap­pelle la jour­na­liste Chris­tine Coste, Laurent Millet (dont j’ad­mire le tra­vail) était l’un des rares jeunes pho­to­graphes fran­çais à s’in­té­res­ser aux pro­cé­dés anciens. Aujourd’­hui, ils sont « légion », sur­tout dans les nou­velles géné­ra­tions[3]. Le daguer­réo­type, le fer­ro­type, le cya­no­type, le col­lo­dion, la gomme bichro­ma­tée irriguent désor­mais le por­trait, le pay­sage, le docu­men­taire — sur papier, sur verre, sur pierre, sur toutes sortes de sup­ports.

Et cha­cun s’en empare à sa manière. Mus­ta­pha Aze­roual asso­cie le sté­no­pé, la gomme bichro­ma­tée ou le daguer­réo­type à l’ins­tal­la­tion et au volume, pour éti­rer le temps du regard[3]. Anaïs Bou­dot part de plaques de verre oubliées et de pho­tos d’a­no­nymes chi­nées en bro­cante, dans un geste qu’elle qua­li­fie de « répa­ra­teur » — une façon de rendre visibles des tra­jec­toires effa­cées, notam­ment celles de femmes artistes[3]. Le pro­cé­dé n’est jamais une fin en soi : c’est un moyen de dire quelque chose d’au­jourd’­hui.

Infographie : reconstitution nostalgique versus création contemporaine avec un procédé ancien.

Reconstituer, ou créer ? La différence qui change tout

Il faut ici lever un mal­en­ten­du fré­quent. Pra­ti­quer un pro­cé­dé ancien, ce n’est pas for­cé­ment faire de l’art. On peut le faire dans deux esprits très dif­fé­rents.

D’un côté, la recons­ti­tu­tion his­to­rique : refaire une plaque exac­te­ment comme au XIXᵉ siècle, avec les mêmes gestes, les mêmes cadrages, les mêmes poses figées, pour retrou­ver l’ap­pa­rence d’au­tre­fois. C’est un tra­vail pré­cieux — celui des conser­va­teurs, des pas­sion­nés d’his­toire des tech­niques — mais son but est la fidé­li­té au pas­sé. On cherche à ce que ça res­semble à avant.

De l’autre, la créa­tion contem­po­raine : uti­li­ser le pro­cé­dé pour poser des ques­tions d’au­jourd’­hui. Ici, l’an­cien­ne­té de la tech­nique n’est pas le sujet, c’est l’ou­til. Michel Poi­vert insiste sur ce point : « L’his­toire est faite de dépla­ce­ments per­ma­nents. Il ne s’a­git pas, pour eux [les artistes], de s’ap­pro­prier une tech­nique ancienne »[2] — mais de la dépla­cer vers un usage neuf. Le col­lo­dion n’est plus là pour imi­ter 1860 ; il est là pour par­ler de mémoire, de pré­sence, de len­teur, de matière, en 2026.

©Mela­nie-Jane Frey, Cel­lo, Voir la musique, Col­lo­dion humide sur métal (fer­ro­type) 20x25cm

La fron­tière n’est pas dans le maté­riel uti­li­sé — c’est le même col­lo­dion, le même nitrate d’argent. Elle est dans l’inten­tion. La recons­ti­tu­tion regarde en arrière ; la créa­tion se sert du pas­sé pour regar­der le pré­sent. Confondre les deux, c’est ce qui fait dire, à tort, que ces pro­cé­dés seraient « nos­tal­giques ».

Pourquoi cela compte — et ce que ça change au studio

Voi­là pour­quoi, au Stu­dio Ambro­type & Co., on refuse le mot « nos­tal­gie ». Apprendre le col­lo­dion n’est pas un retour en arrière : c’est acqué­rir un outil de recherche plas­tique, aus­si contem­po­rain qu’un logi­ciel — sim­ple­ment fon­dé sur la matière et le geste plu­tôt que sur le cal­cul.

À l’heure où des algo­rithmes fabriquent des images sans qu’au­cune lumière réelle n’ait jamais tou­ché quoi que ce soit, savoir cou­ler une plaque, maî­tri­ser une chi­mie, accep­ter un acci­dent et le trans­for­mer en choix, c’est déte­nir une com­pé­tence rare : celle de faire des images avec le monde, et pas seule­ment à par­tir de don­nées. Le pro­cé­dé ancien n’est pas le refuge du pho­to­graphe fri­leux. C’est l’a­te­lier du pho­to­graphe curieux.

La pro­chaine fois qu’on vous dira que le col­lo­dion, « c’est de la pho­to à l’an­cienne », vous pour­rez répondre : non, c’est de la recherche. Une tech­nique qui a per­du son emploi a gagné sa liber­té.

Envie de mettre les mains dans la matière ? Décou­vrez le Stage Col­lo­dion humide et le Par­cours Expé­ri­men­tal, où l’on apprend le pro­cé­dé non comme une recette figée, mais comme un lan­gage. Une ques­tion ?

Petit lexique

Anté­nu­mé­rique — Se dit d’un pro­cé­dé né avant l’ère du numé­rique. Plus pré­cis que « ancien » : désigne un autre régime tech­nique, pas une tech­nique « dépas­sée ».

Col­lo­dion humide — Pro­cé­dé mis au point par Fre­de­rick Scott Archer en 1851 : on verse une solu­tion sur une plaque de verre ou de métal, qu’on sen­si­bi­lise et expose pen­dant qu’elle est encore humide. Chaque plaque est unique.

Gomme bichro­ma­tée — Pro­cé­dé de tirage à base de gomme ara­bique, de pig­ment et d’un sel sen­sible à la lumière, qui per­met des images très pic­tu­rales.

Recons­ti­tu­tion his­to­rique — Refaire une image à l’i­den­tique de l’é­poque, dans un but de fidé­li­té au pas­sé.

Arte­fact — Objet fabri­qué (par oppo­si­tion à natu­rel). Poi­vert parle d”« arte­facts poé­tiques » : des objets pro­duits non pour leur uti­li­té, mais pour ce qu’ils font éprou­ver.

Notes et sources

  1. Michel Poi­vert, Contre-culture dans la pho­to­gra­phie contem­po­raine, Édi­tions Tex­tuel, 2022, 304 p. (180 œuvres, 130 pho­to­graphes). Voir aus­si le compte ren­du dans la revue Pho­to­gra­phi­ca (Ope­nE­di­tion) et The Art News­pa­per France, « La pho­to­gra­phie contem­po­raine à contre-cou­rant », 9 nov. 2022.
  2. Michel Poi­vert, confé­rence Recor­ding Fore­ver, Paris Pho­to 2025 (Grand Palais). Vidéo inté­grale : https://www.youtube.com/watch?v=qZOLuayGXwQ. Cita­tions rele­vées dans la trans­crip­tion de la confé­rence.
  3. Chris­tine Coste, « En pho­to, faire du neuf avec de l’an­cien », L’Œil, n° 759, 2022. Sur Laurent Millet, Mus­ta­pha Aze­roual et Anaïs Bou­dot, voir aus­si leurs sites et la Gale­rie Binome (Paris).
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